Femme je le fais

Do I contradict myself ? Very well, then I contradict myself.
I am large, I contain multitudes.

– Walt Whitman

Enfant
en déterrant trois cheveux blancs par jour
les prenant pour des éclats de verre
des flocons
Enfant
en mangeant avec les mains au restaurant
en riant en pleurant en ne sachant plus bien
ce qu’il faudrait cacher déjà
Enfant
en demandant souvent pourquoi répondant souvent je ne sais pas
Enfant en voyant les choses telles qu’elles ne sont pas
les nommant telles qu’elles sont
en oubliant ce qui se vérifie pour garder ce qui ne se recrée pas
Enfant en embrassant des cils
des genoux des doigts
en me connaissant bien me surprenant mieux
en faisant des bulles
habitant ma peau
étirant les yeux enfant quand
tu trouves ma vie désorganisée tu demandes comment tant d’années dans une minuscule voix
Ma voix n’est pas minuscule
je suis occupée à rajeunir en vieillissant

Fatiguée quand
les petits gars me font crier
j’ai de graves problèmes avec l’argent
Fatiguée mais
une femme regarde des chevaux au café
on écoute un rhinocéros accoucher dans le dashboard
un sans-abri me dit votre veste est belle
mademoiselle
Fatiguée quand
il y a beaucoup à faire et personne pour m’expliquer
Fatiguée mais
un bébé embrasse un chien par la fenêtre
je lui souris ses mitaines dansent
Fatiguée quand je travaille longtemps une ratatouille m’attend
Ce n’est pas encore l’hiver la lune est déjà coupée en plein centre
Fatiguée full and broken in the most beautiful way

Amoureuse
déjà
encore
pour tout pour rien une fois et pour toujours
Amoureuse
minutieusement immensément
personnellement communautairement
comme toutes les lignes de ma paume qui se confondent en aucune
près de la base du pouce
qu’on dirait des pattes d’oiseaux des petites villes de haut
Amoureuse sur la tranche de la main
c’est là qu’on dénombre les fois où on tombe
moi l’amour me grimpe dedans
Amoureuse comme ça comment d’autre je ne sais pas

Sauvage
en cueillant des raisins acides
je les choisis quand personne ne les veut encore
Sauvage
en lisant une femme trouvée entre les vestes d’automne :
C’est quoi parler bizarre ? Parler normal c’est bien ?
Sauvage
en me levant encore au milieu de la nuit, je glisse entre les fuseaux horaires
Sauvage quand beaucoup de temps et peu d’argent
Sauvage en dessinant des petits voiliers sur ma poitrine au café
Ovulant devant tout le monde, rêvant d’enfants sales, me fiant aux planètes
Je ne sais pas séduire
laisse ça au ciel finalement

Naturelle
en parlant de la nature qui se fâche
de l’hormone de la proximité
et de quoi faire avec le feu
Naturelle quand enfermée
dans les feuilles mortes je perce
un petit bateau de respirs

Femme si
ce matin le docteur m’ignore à moitié
Femme si
j’ajoute un e à la demie
pour m’assurer que nos corps renaissent
Femme si à treize heures la friture sent les fleurs
dans la trattoria qui ne cuisine que quand mon sexe le demande
Femme je le fais
Ici on ajoute du gingembre
aux taches on vend les semences
des courges les plus grandes
Femme je m’en vais au soleil
levant demain
même si toute la lumière
est déjà pognée dans la nappe du jour

*Crédits photographiques: Arianne Clément, « L’art de vieillir ».

2 réflexions sur “Femme je le fais

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